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Shir-in par la Cie de La Frontière
Au commencement est la parole. Parole de griots peut-être, longue psalmodie accompagnée de ruissellement de cailloux, de gri-gri… Flot mémorial des évènements et des êtres…
Face à la scène déserte, la tête instinctivement se tourne vers la présence invisible d’un continent.
Cérémonie initiatique, dans des vapeurs d’encens ou de souffre, le peintre trace des lignes, des points, sur le buste nu et la tête rasée du comédien comme des signes rituels de kaolin, puis disparaît derrière l’écran de papier. Devant, un soleil de couleurs mêlées cerne le corps redressé, immobile, se resserre autour du plexus où il se perd. Magie. Intériorité.
Au dos de l’écran translucide, le peintre trace de larges bandes blanches verticales, puis horizontales quadrillage qui tisse l’espace de plus en plus resserré jusqu’au recouvrement. Les mains du peintre décomposent les rythmes de la guitare électrique, en griffures à quatre doigts ou en en à-plats d’amples volutes. Ecritures sans mot, graffitis de sensations, sur lesquels se superpose la danse de l’ombre du peintre en action.
Le beau texte, réquisitoire et rêve est « gueuleur de mot » comme il se désigne, lui bouge à peine aux pulsations musicales.
Il parle de la langue. Langue de chair intime du baiser, langue d’Eros. Mais aussi la langue des mots, déchiquetée par la fausse urgence du temps, des abréviations, des SMS, où se perdent les racines et le sens. Le minimalisme, la vulgarité assassine : une nouvelle langue sans mémoire, qui s’inscrit dans le virtuel, se défait de toute trace. Langue trahie, langue mensonge, celle de tous les pouvoirs de la politique ou de l’argent.
Aux pleins et aux déliés noirs du langage pictural qui s’écrit à travers l’écran, se superposent les images projetées du monde. Des jardins exotiques, la nature, les rues aux foules anonymes, le corps suspendu de l’acrobate qui tourne en l’air lentement, celui au sol de quelque derviche dont le comédien reprend un court instant le mouvement…
Il parle du fleuve. Et se profile le vol d’oiseaux noirs et la longue barque paisible d’un pêcheur d’un autre continent. Mais aussi fugitivement, un vieux couple qui tente d’avancer dans une eau en crue, images contradictoires de l’eau qu’accompagne la guitare, continue sur deux notes et musique répétitive comme ces vagues douces dans le soleil bas.
Il parle du monde où se perd l’humanité. Des jets de fumée par moment effacent la scène. Auschwitz. Sur l’écran, les rails de l’arrivée au camp…En négatif, d’énormes pylônes électriques…La matière, noire et mouvante comme des nuages lourds d’orage dans un ciel en feu, se fond dans les spirales de la peinture noire où s’engouffre la parole du désastre.
Il dit le corps comme contre-pouvoir des Pouvoirs. Et aussi : « Je fais confiance au merveilleux ».Longue route blanche et droite tranchant en son milieu un désert ocre-rouge. Les projections se font de plus en plus abstraites, colorées, vibrantes. Derrière l’écran, les petits ronds de lumières des lampes accrochées aux poignets du peintre courent comme des feux follets.
Il dit Antonin Arthaud à Rodez, l’évocation du désastre ou bien l’évocation des relations rêvées sans enjeu entre les hommes, par lesquelles les humains vivraient ensemble et heureux.
Puis-je le dire ? J’aimerais revoir, entendre Shir-in, à voix ténue comme une confidence, un dialogue intime, qui s’enflerait dans l’évocation de l’inacceptable, jusqu’à la parole gueulée et la musique assourdissante. Et qui parfois ferait totalement, longuement silence pour laisser entrer en nous les images du monde, arbres, trains de la mort, visages d’ailleurs, couleurs qui se fondent, avec, au-delà du miroir, la main du peintre traçant du blanc au noir, les mouvements de l’âme.
Geneviève Brun
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